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Le bonheur en pratique

Psychologie positive, communauté et bien-être comme processus partagé

Domingo Ferrandis · European Social Art / SOLIS SRLS · 2026

 



«J’ai tué Emerenc Szeredás.»

Magda Szabó, Az ajtó (La Porte), 1987 — première phrase

 

Le roman s’ouvre comme une confession, et tout l’ouvrage est une tentative d’expliquer cette phrase. Magda —alter ego de Szabó elle-même— trompa sa domestique Emerenc Szeredás pour qu’elle ouvre la porte de sa maison : elle cria qu’il y avait un incendie. Emerenc, allongée paralysée sur le sol depuis plusieurs jours après un AVC, rassembla ses dernières forces et tourna la clé. Les médecins, les autorités sanitaires, les voisins entrèrent. Le monde qu’elle n’avait jamais laissé la voir, la vit. Emerenc survit à l’AVC ; elle ne survit pas à l’humiliation. Elle mourut à l’hôpital en tournant le dos à Magda. La porte que Magda ouvrit dans la maison d’Emerenc finit par en ouvrir une autre, bien plus difficile à refermer : celle de sa propre culpabilité.



Szabó connaissait bien ce territoire. Le régime staliniste hongrois lui retira le Prix Baumgarten le jour même où on le lui avait décerné : elle fut renvoyée du ministère et réduite au silence pendant neuf ans. Durant cette période, elle écrivit dans le secret et enseigna dans des écoles primaires. Le roman naquit d’un double silence —le politique et la dette morale envers Szőke Julianna, la vraie femme qui inspira Emerenc, que Szabó décrivit comme «l’autre mère qui a pris le relais de la morte». À sa mort en 2007, Szabó stipula dans son testament que l’urne de Julianna soit transférée dans la tombe du couple au cimetière de Farkasreti, à Budapest. Les autorités hongroises refusèrent d’y inscrire son nom. Szőke Julianna repose anonyme dans la tombe des deux écrivains qui l’ont immortalisée.

Cette histoire —avec toute sa densité de traumatisme, de pouvoir, de codépendance et d’amour qui détruit ce qu’il veut sauver— fut l’axe narratif du deuxième atelier de Happiness in Practice à Valence (mars 2026). Non pour une analyse académique : pour l’utiliser comme ce que le toolkit appelle «resonance projective protégée». Les participants pouvaient aborder dignité, limites et soin à travers les personnages, sans exposer leur propre vie s’ils le souhaitaient. À Valence émergèrent des mots comme trahison, culpabilité, limite, pouvoir, sacrifice, silence. Les participants italiens se centraient sur la psychologie interne du lien ; les participants espagnols donnaient plus de poids à l’asymétrie sociale. Aucune lecture n’en annulait une autre. La tension entre elles était le matériau.

 

“On peut détruire quelqu’un en agissant par amour.” — Happiness in Practice, atelier de Valence, mars 2026

 

Le problème que personne ne veut nommer

Le Flash Eurobaromètre 530 sur la santé mentale (octobre 2023) a produit un chiffre qui aurait dû suspendre au moins une réunion de conseil des ministres : 46 % des citoyens européens ont déclaré avoir connu un problème émotionnel ou psychosocial au cours des douze mois précédents. De ce groupe, 54 % n’ont pas cherché d’aide professionnelle (Commission européenne, 2023). Ce n’est pas seulement un problème d’offre clinique : c’est un problème d’accès, de stigmatisation et, plus fondamentalement, de la manière dont une société conçoit que la souffrance émotionnelle peut être abordée avant de devenir maladie. Avant le diagnostic. Avant le seuil clinique.

Happiness in Practice: Positive Psychology & Community Resilience (n° 2025-1-IT02-KA210-ADU-000350376) situe là sa proposition. C’est un projet Erasmus+ de coopération à petite échelle en éducation des adultes, développé par SOLIS SRLS (Italie), European Social Art (Espagne) et Projects For Europe (Belgique). Son Toolkit pour la pratique éducative et communautaire condense la méthodologie issue de deux ateliers internationaux —Modène, janvier 2026 ; Valence, mars 2026— et offre des outils aux professionnels travaillant avec des adultes en contextes de vulnérabilité, d’isolement ou de transition. Le toolkit ne thérapeutise pas. Il ne promet pas. Il propose des conditions.

Le cadre théorique central est le modèle PERMA de Seligman : cinq dimensions du développement humain —émotions positives, engagement, relations, sens et accomplissement— conçues non comme des objectifs abstraits mais comme des axes travaillables à travers des pratiques concrètes (Seligman, 2011). Ce qui compte dans la reformulation de Seligman dans Flourish, c’est l’abandon du «honheur» comme état hédonique et son remplacement par l’épanouissement : plus complexe, plus relationnel, plus proche de ce que tout facilitateur reconnaît dans un groupe qui fonctionne.

 

“Le bien-être ne se transmet pas comme un contenu fermé : il s’expérimente, se réfléchit et se construit avec les autres.”

 

PERMA dans le corps : de la théorie à la salle

Le toolkit ne cite pas Seligman pour se légitimer : il l’intègre comme structure opérative orientant les sept outils proposés. Le cadre conceptuel qui articule l’ensemble est la Communauté de Pratique telle que la formulèrent Jean Lave et Etienne Wenger dans Situated Learning (1991) : apprendre n’est pas acquérir des contenus, mais participer à des pratiques sociales signifiantes, dans des contextes réels, avec des personnes qui partagent domaine, communauté et pratique. Trois décennies plus tard, ce cadre reste la description la plus juste de ce que fait ce toolkit : il n’enseigne pas, il accompagne. Il ne transmet pas, il co-crée.

 

Tableau 1. Toolkit Happiness in Practice : outils, type et fonction principale.

 

Outil

Type

Fonction principale

Yoga du Rire

Activation corporelle

Brise les barrières linguistiques et culturelles sans langage verbal ; cohésion immédiate

Cercle d’Empathie

Écoute structurée

Présence sans débat ; profondeur relationnelle progressive

La Porte (Szabó)

Lecture partagée / réflexion éthique

Aborder dignité, limites et soin sans exiger l’autobiographie

Le Fil Rouge

Symbole de cohésion

Rend visible l’interdépendance ; rituel d’ouverture ou de clôture

Pratiques de Psychologie Positive

Réflexion sur les ressources

Forces, gratitude, besoins ; 10–30 min ; entrée ou sortie de séance

Pratiques Quotidiennes

Micro-pratiques quotidiennes

Continuité entre les séances ; accessibles, non prescriptives

Carte Émotionnelle Communautaire

Lecture collective participative

5 niveaux concentriques : du besoin individuel à la ressource culturelle

 

Le corps comme porte d’entrée

L’engagement méthodologique le plus radical du toolkit n’est pas un exercice spécifique : c’est l’insistance sur le fait que le bien-être ne se travaille pas uniquement à travers le langage. Le corps, le souffle, le geste, le symbole, le silence partagé sont des langages à égalité de statut avec le discours. À l’atelier de Valence, le Yoga du Rire —créé par le médecin indien Madan Kataria, combinant rire induit et respiration consciente— a supprimé les barrières linguistiques entre participants italiens et espagnols dès les premières minutes. La cohésion ne s’explique pas : elle se produit.

Ce principe rejoint ce que les neurosciences contemporaines appellent cognition 4E : embodied, embedded, enacted, extended. Le bien-être que ce toolkit poursuit ne réside pas dans l’esprit comme entité abstraite, mais dans la dynamique d’un corps situé dans un espace, avec d’autres personnes, dans le temps. Modifier le corps —la posture, la respiration, le contact visuel, le rire partagé— modifie l’état interne. Sans technicisme : ce que le Yoga du Rire accomplit en cinq minutes, aucune explication théorique n’égale.

 

Figure 1. Structure à cinq niveaux de la Carte Émotionnelle Communautaire (CEC).

 

L’outil le plus ambitieux du toolkit est la Carte Émotionnelle Communautaire (CEC). Ce n’est ni une carte géographique ni un questionnaire : c’est une pratique participative guidant le groupe du noyau personnel —de quoi ai-je besoin aujourd’hui— jusqu’à la dimension territoriale —quelles ressources culturelles existent dans mon environnement. Le cinquième niveau, corps et cohésion, n’est pas le plus extérieur mais l’axe qui traverse tous les autres.

N1 · Besoins émotionnels

N2 · Nourriture relationnelle

N3 · Empathie et limites

N4 · Ressources culturelles et artistiques

N5 · Corps et cohésion — axe transversal

 

 

“Le bien-être communautaire se construit non seulement à travers les mots, mais aussi à travers le geste, le rythme, le mouvement et les pratiques partagées.”

 

L’empathie qui a besoin de limites

La question que La Porte a posée lors de l’atelier de Valence est la même que Szabó ne résout pas dans le roman : où se situe la frontière entre aider et contrôler ? Emerenc comprend le bonheur comme un contrôle absolu sur sa propre vie ; la dignité prise plus que la santé physique. Elle préfère mourir dans sa misère plutôt qu’être vue dans sa vulnérabilité. Pour elle, l’intervention n’est pas un salut : c’est la fin. Son monde secret —les chats, les objets accumulés, le souvenir du traumatisme de la nuit où ses frères jumeaux sont morts foudroys et sa mère s’est jetée dans le puits— était la seule chose qui la rendait elle-même. Magda, en revanche, comprend le bonheur comme protection, médecine, ordre. Elle intervient convaincue que sauver une vie est le bien supérieur. Elle en sort avec le succès littéraire et une certitude qui ne la quitte plus : on peut détruire quelqu’un en agissant par amour.

Cette distinction —que le toolkit formule avec une clarté méthodologique— rejoint ce que les neurosciences de l’empathie ont documenté : la différence entre résonance affective —sentir avec— et préoccupation compatissante —agir depuis la perspective de l’autre en respectant son autonomie. Singer et Klimecki (2014) ont montré que la résonance non régulée produit un épuisement empathique chez le soignant ; la compassion à distance régulée produit du bien-être. Le toolkit ne cite pas ce travail mais le met en œuvre : le cadre éducatif et non thérapeutique est précisément ce mécanisme de régulation. Écouter sans envahir. Accompagner sans s’approprier. Être présent sans transformer le soin en contrôle.

 

“L’empathie ne peut se réduire à une ouverture affective : elle nécessite des limites, du respect et une conscience du pouvoir.”

 

Les espaces culturels comme infrastructure du bien-être

L’atelier de Valence s’est tenu à la Biblioteca Pilar Faus et au Museo de Bellas Artes. Ce choix n’était pas logistique : il était méthodologique. Le toolkit postule que bibliothèques, musées et centres civiques sont des infrastructures de bien-être —des espaces de rencontre, de langage symbolique, de reconnaissance et d’appartenance qui ne pathologisent pas. Aller dans une bibliothèque n’est pas aller chez le médecin. Cette différence réduit la stigmatisation et élargit l’accès, avec des implications politiques que le document ne formule pas explicitement mais que tout lecteur expérimenté peut lire entre les lignes.

La durabilité de l’approche dépend, selon les auteurs, non de la réplication exacte de ses outils mais de la capacité de chaque contexte à construire une facilitation soigneuse, une communauté de pratique et une ouverture aux ressources territoriales. La méthodologie est modulaire, adaptable, et assez robuste pour fonctionner en séances de quatre-vingt-dix minutes ou en itinéraires de trois rencontres. Elle ne nécessite pas d’infrastructure clinique. Elle nécessite la présence réelle de celui ou celle qui facilite —et cela, note honnêtement le toolkit, ne s’improvise pas.

 

“Le meilleur planificateur n’est pas celui qui inclut le plus d’activités, mais celui qui sait choisir ce dont ce groupe a besoin à ce moment-là.”

 

Ce qu’il apporte et ce qu’il laisse ouvert

Le Happiness Toolkit est une rareté dans l’écosystème Erasmus+ : une ressource qui renonce à la grandiloquence institutionnelle et garde ce qu’elle a testé en salle. Sa force est la cohérence entre cadre théorique —psychologie positive, communautés de pratique, cognition incarnée— et conception méthodologique. Ses limites sont celles de tout projet de coopération à petite échelle : l’échantillon est réduit, les contextes sont spécifiques, et les preuves d’impact sont qualitatives et émergentes, non contrôlées. Ce qui lui manque encore, c’est un protocole d’évaluation longitudinale permettant de savoir si ces micro-pratiques quotidiennes laissent une trace mesurable dans le bien-être perçu à six ou douze mois.

Cela n’invalide pas la proposition. Ce qui l’invaliderait serait d’attendre que le bien-être soit un problème d’application mobile. Ce que ce toolkit offre est quelque chose de plus ancien et de plus difficile : les conditions pour que les personnes puissent, le temps d’un moment, ne plus être seules dans ce qu’elles ressentent. Szabó le savait quand elle a écrit cette première phrase. Elle savait que l’amour sans limites détruit ce qu’il prétend sauver, et que la seule façon d’honorer Emerenc était d’écrire sans mensonges. Sur un continent où 46 % de la population adulte a vécu l’an dernier un épisode de souffrance émotionnelle sans demander d’aide, ce que ce toolkit propose n’est pas rien. C’est peut-être exactement ce qui est nécessaire.

 

 

 

Références

Commission européenne. (2023). Santé mentale (Flash Eurobaromètre 530). Direction générale de la santé et de la sécurité alimentaire. https://europa.eu/eurobarometer/surveys/detail/3032

Ferrandis, D., & Solís, A. M. (2026). Happiness in Practice: Positive Psychology & Community Resilience. Toolkit pour la pratique éducative et communautaire (Projet Erasmus+ n° 2025-1-IT02-KA210-ADU-000350376). SOLIS SRLS / European Social Art.

Lave, J., & Wenger, E. (1991). Situated learning: Legitimate peripheral participation. Cambridge University Press. ISBN 978-0-5214-2374-8

Seligman, M. E. P. (2011). Flourish: A visionary new understanding of happiness and well-being. Free Press. ISBN 978-1-4391-9075-3

Singer, T., & Klimecki, O. M. (2014). Empathy and compassion. Current Biology, 24(18), R875–R878. https://doi.org/10.1016/j.cub.2014.06.054

Szabó, M. (1987). Az ajtó [La Porte]. Magvető. (Édition française : Viviane Hamy, 2003). ISBN 978-2-8789-1164-6

Wenger, E. (1998). Communities of practice: Learning, meaning, and identity. Cambridge University Press. ISBN 978-0-5216-6363-2

 

Domingo Ferrandis (pen name) · d

 
 
 

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